VIVA VARDA !

21 avril 2021

Pour un « homme qui aimait les femmes », mon cher Truffaut n’est pas spécialement tendre avec sa « copine » de la Nouvelle Vague Agnès Varda, « la mère Varda », comme il l’appelle dans une lettre de 1961. Il la recommande à plusieurs reprises – pour des projets qu’il ne veut pas tourner ou des invitations à des festivals où il n’a pas envie d’aller, mais ses jugements sur ses films sont rares et parcimonieux : Godard, jusqu’à leur brouille, Rohmer, Rivette, voilà des hommes de cinéma, des vrais ! Pour Varda, s’il juge en passant Cléo de 5 à 7 « excellent », il n’octroie l’honneur d’une place dans Les Films de ma vie qu’à un seul des films de la Belgo-Sétoise, son premier, La Pointe Courte, qu’il qualifie prudemment d’« essai cinématographique, oeuvre expérimentale ambitieuse, probe et intelligente ». Il y a quelque chose d’antipathique et de prétentieux (pas son genre, pourtant), dans la suite de la critique du professeur Truffaut ciblant « les images trop cadrées » ou « les répliques relevant du théâtre de Maurice Clavel[1] » ; au final, ce sont deux pages ambiguës où traîne une mauvaise conscience : après avoir pointé les « balourdises » d’un film « insolite » et reproduit deux lignes d’un dialogue qui n’est pas son sommet, Truffaut s’avise finalement de « n’avoir pas su donner envie de voir le film — « et ce serait dommage », ajoute-t-il, hypocrisie rare chez lui car deux paragraphes plus haut il a mentionné sans trembler la possibilité de « s’abstenir ».

Les lettres de Truffaut[2] font mention à plusieurs reprises des qualités « esthétiques » ou « intellectuelles » des films de Varda, mais il semble être passé totalement à côté de l’essentiel.

Plus je vois ou revois les films de la citoyenne de la rue Daguerre, qu’il s’agisse de ses fictions ou de ses documentaires, de ses longs métrages ou de ses « shorts », plus je l’aime et j’ai envie de la prendre dans mes bras pour lui dire merci. C’est l’un de ces cas où nous revient la belle image de Vladimir Nabokov (à propos de la rencontre entre l’écrivain et son lecteur) au sommet d’une colline : ils sont essoufflés et aussi timides l’un que l’autre et se contentent de s’étreindre brièvement.

Dans ses belles imperfections, La Pointe Courte vaut pour le reportage (sur la vie des pêcheurs sétois) et les débuts à l’écran d’un acteur destiné à un bel avenir, un certain Philippe Noiret ; à le revoir dans l’ensemble vardesque (ou vardaïen), il présente déjà les traits dominants de son travail, son regard chargé de bienveillance étonnée sur l’étrange espèce humaine, son goût pour « les gens sans importance[3] », son espièglerie, sa poésie.

Varda fait partie de ces femmes victimes de la notoriété de leurs conjoints — « l’homme de sa vie » s’appelait Jacques Demy. Certes c’est le succès mondial des Parapluies de Cherbourg, puis des Demoiselles de Rochefort qui a valu au réalisateur une invitation à Hollywood, où il n’a pu tourner qu’un seul film, un échec, victime de la même malédiction que Jean Renoir, car il faut pour travailler là-bas avec les grands studios devenir one of us et il n’en était pas. Restée dans l’ombre, la discrète Varda, au look aussi peu « star » que possible, en a profité pour tourner deux ou trois fictions et quelques fascinants documentaires : celui sur les Black Panthers est un reportage sur un moment de l’histoire américaine qui se répète, de Birmingham à Minneapolis en passant par Detroit, Chicago et LA ; le magnifique Mur murs est une première version de ce qui sera son dernier film — et l’un des plus beaux, Visages villages, que j’ai découvert en petit écran avec son pourri au cours d’un voyage en avion — et revu depuis en de meilleures conditions et qui vaut le voyage.

 

Fun facts

Dans l’un de ses films autobiographiques (Les Plages d’Agnès, je crois), Agnès raconte que, cherchant le premier rôle masculin pour son film américain Model Shop, Demy avait porté son choix sur un jeune inconnu, un certain Harrison Ford. Columbia a naturellement refusé ce garçon qui n’avait aucun charisme, comme la suite médiocre de sa carrière l’a prouvé.

Sans toit ni loi, le road-movie tragique de Varda, a été son plus grand succès commercial et critique (Lion d’or à la Mostra de Venise) : une fois de plus, le visage et la silhouette de Sandrine Bonnaire y créent un de ces personnages de cinéma « plus vrais que la vie » qui entrent dans la nôtre et ne la quittent plus.

Mr. Turner, de Mike Leigh, est l’autre film sublime que j’ai vu par hasard en avion et qui a résisté aux pires conditions de visionnage, c’est l’un des rares grands films consacrés à un peintre, et on y admire le toujours épatant Timothy Spall (un acteur  puissant et crédible  en working man cocu dans Intimité de Chéreau,en Churchilldans The King’s Speech ou dans Harry Potter ne peut être qu’épatant) : il s’exprime le plus souvent par souffles, onomatopées et grognements, réservant son peu de mots pour les cas graves, et il y campe un Turner inoubliable. Trois scènes me reviennent notamment : celle où il se fait harnacher à l’extérieur d’un train en marche pour saisir au plus profond de son corps l’impression qui débouchera sur le célèbre Rain, Speed, and Steam ; celle où il débarque, pinceau et palette à la main, à la veille du vernissage d’une grande exposition qui lui est consacrée avec l’intention de retoucher un de ses tableaux ; sa réplique au riche collectionneur américain lui proposant, alors qu’il est dans la dèche, une fortune pour l’exclusivité de son oeuvre et qui s’étonne de son refus. « Ce n’est pas possible, monsieur. » Un mécène concurrent ? s’étonne l’autre. « No, sir, it was bequeathed to the British nation » (« Elle a été léguée à la nation britannique »). Je ne suis pas The Crown et j’ai échappé à l’intégrale de la cérémonie des obsèques du prince Philip mais, comme dirait Bizot, une nation qui génère une telle déclaration d’amour, c’est pas rien.

 

PPS. Truffaut (le long suspense approche de sa fin, chers 2163 fans, je « découpe » en tranches mon trop long texte sur lui) avait quelques amis à qui montrer ses  scénarios ou ses films à des phases critiques pour avoir un avis professionnel. J’ai l’insigne chance de bénéficier pour chacun des petits textes de mon blog du regard, des corrections et suggestions de deux personnes dont la bienveillance attentive is a blessing. Comme je ne vais pas les citer à chaque fois – ce que je ferais volontiers, je peux le faire de temps en temps : sans les relectures de Marie-Odile Mauchamp ( « Malcampo ») et d’Emmanuelle Hardouin, ces textes seraient bourrés de coquilles et de lourdeurs. En plus, elles tolèrent avec le sourire mes conneries. Tiens ça me fait penser : elles ne se connaissent pas, faudrait que je les présente l’une à l’autre. Sur une terrasse déconfinée, quand on pourra, promis, les filles, si ça vous dit.



[1] J’avoue mon ignorance : je suppose que ce n’est pas un compliment de la part de FT, et je ne sais rien du théâtre de Maurice Clavel, « gaulliste de gauche » dont je n’ai rien lu et ne connais qu’une réplique culte : le « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » sur lequel il quitta le plateau de l’émission de télévision A Armes égales en 1971 en protestation contre la coupe d’un passage du film qui devait ouvrir son débat avec Jean Royer, alors maire de Tours connu pour son catholicisme « cul serré » assez éloigné de la version libertaire défendue par Clavel. Il a par la suite contribué à la fondation du journal Libération.

[2] Belle édition (Les 5 Continents/Hatier, 1988) qui n’est plus commercialisée et dont Malcampo, connaissant mon obsession truffaldienne, m’a offert un exemplaire.

[3] Des gens sans importance, c’est à la fois une des plus belles chansons d’Yves Duteil et un film injustement ignoré d’Henri Verneuil (1955) avec Jean Gabin dans un rôle inhabituel et la charmante Françoise Arnoul, qu’on reverra la même année, différente et délicieuse, dans le French Cancan de Renoir. C’est aussi le titre de deux livres, dont un album de photos préfacé par Alphonse Boudard, dont j’ai eu l’honneur d’être l’éditeur chez Laffont pour deux livres (Mourir d’enfance surtout, car avec L’Étrange Monsieur Joseph, Alphonse entrait dans la phase finale de sa production littéraire où, la sève ne jaillissant plus, il cherchait à imiter sa propre verve passée).