VARIATIONS AMOUR ET HAINE

2 mai 2023

Le sujet de Stendhal, l’obsession de Stendhal, c’est l’amour. Et pourtant, dans la phrase qui me happe en pleine relecture de La Chartreuse de Parme il n’est pas question d’amour, mais de haine.

« Je n’ai point du tout de plaisir à haïr. »

Les mots que Stendhal met dans la bouche du tout jeune Fabrice Del Dongo m’avaient-ils frappé de la même manière lorsque, à quatorze ans, j’avais dévoré La Chartreuse ? De Fabrice je partageais l’obsession amoureuse et c’est avec une passion toute personnelle que je suivais ses complexes affaires de coeur. Si j’avais eu une tante belle comme la duchesse Sanseverina, j’en serais moi aussi tombé amoureux ; mes sens s’éveillaient pour des filles « faciles » comme Marietta, la comédienne un peu prostituée, ou Fausta, la chanteuse à la voix d’or et au coeur froid, et j’apprenais comme lui, mais de façon moins rude, que l’amour a ceci de commun avec l’art que si tout vient du rêve et de l’instinct, ardus sont les chemins pour parvenir au but. Je rêvais de rencontrer la belle Clélia Conti : d’elle j’aurais été fou – elle aurait à l’instant rejoint les autres héroïnes dont j’étais déjà amoureux – l’infidèle et sensuelle Anna Karénine, l’inatteignable princesse Natacha Bolkonski, la belle Mme Arnoux qui pour moi n’aurait jamais de cheveux gris.

L’amour, la littérature, c’était pareil… Par une fin d’été, nous nous étions lu Les Liaisons dangereuses entre jeunes gens des deuxsexes de dix-huità vingt ans ; entre deux lettres, parti dans la cuisine pour couper un morceau de pain, tout entier soumis à l’ivresse des sens, je m’étais entaillé un doigt jusqu’à l’os ; près de cinquante ans plus tard j’en ai la cicatrice à la base de l’index, histoire de ne jamais oublier que le vert paradis des amours enfantines n’existe pas, les amours adolescentes n’ont rien d’innocent, tout ce bouillonnement des sentiments et des désirs est dangereux. Comment vivre sans, pourtant ? Chez Balzac j’aurais toujours l’amour pur de Mme de Mortsauf, celui clandestin de Mme de Bargeton, je ne résisterais pas longtemps à l’attrait sensuel de Coralie ; de mon cher Stendhal, en tout cas de Julien Sorel du Rouge et le Noir, je partagerais la passion homicide pour Mme de Rénal et nourrirais l’illusion de m’échapper dans les bras de Mathilde de La Mole. Qu’on ne me croie pas voué aux princesses russes et à la petite noblesse provinciale française, je me porterais volontaire pour désennuyer Emma Bovary, je tomberais bientôt sous le charme des ouvrières de Zola, de ses filles de petite vertu. À propos de « petite vertu », c’est-à-dire de prostituées, moi, à la différence des passagers de la diligence, j’aurais consolé la pauvre Boule de Suif, je l’aurais tenue contre moi, embrassée – qui sait si nous n’aurions pas passé quelques nuits ensemble ? Et Becky Sharp, la jolie méchante fille du Vanity Fair de Thackeray, est-ce qu’elle n’était pas aussi irrésistible que la Tess de Thomas Hardy ! Comme j’avais aimé les Filles du feu de Nerval ! et les femmes vénéneuses de Baudelaire, celles d’Apollinaire, d’Eluard ! Bientôt je serais fou de Bérénice, que l’Aurélien d’Aragon séduisait avant d’en être séparé par l’abîme des conventions bourgeoises. Je n’ai même pas dédaigné les James Bond girls, les attirantes traîtresses des romans de Chase ou de Jim Thompson, les dangereuses jolies de chez Chandler ou Hammett ; à l’occasion j’ai même eu – je n’en suis pas fier mais il faut l’admettre – de furtifs rapports avec les ravissantes troussées à la hussarde par le prince Malko, plus connu sous le nom de S.A.S.

Dans la vraie vie, sans me « ranger[1] », j’ai l’espoir d’avoir rencontré celle qui sera ma « dernière moitié » (l’expression est de Sacha Guitry qui, à cinquante ans, épousa en cinquièmes noces une jeune femme qui en avait vingt-cinq) ; mon incurable polygamie littéraire, quant à elle, durera aussi longtemps que me tiendra le goût passionné de lire : je retomberai amoureux des mêmes femmes qui ne me tiendront pas rigueur d’avoir vieilli alors qu’elles sont restées dans l’éclat de leur jeunesse ; nos étreintes ne m’empêcheront pas de faire de nouvelles rencontres platoniques ou violemment érotiques.

Revenons à nos moutons, c’est-à-dire à la haine.

Magnifique, la formulation de Stendhal, et si juste ! « Je n’ai point de plaisir … » Chez ceux qui haïssent, on devine le plaisir, la passion, l’addiction parfois. Il y a peu de personnes que je déteste ainsi : une seule crois, de qui je préfère me tenir à distance quoiqu’il m’adresse de loin en loin des signes d’une « amitié » à laquelle je ne crois pas (comparaison facile : j’ai quelques vrais amis et je sais la différence : je peux toujours compter sur eux, ils peuvent toujours compter sur moi). J’ai préféré réserver la passion des sentiments à quelques femmes ; quant à ceux que je n’aime pas beaucoup (voire pas du tout), le plus souvent une forme de curiosité amusée recouvre spontanément l’émotion détestatrice. Je ne me fais nulle gloire et ne tire nulle vanité de ce trait de mon caractère qui n’est pas du daltonisme psychologique, car je vois, je ressens les raisons qui pourraient me conduire à l’hostilité et c’est sans effort particulier, sans injonction morale, que je les laisse s’estomper, inapte que je suis, en général, au plaisir de vivre intensément la haine de l’autre. Qu’on n’appelle pas cela sagesse, ce serait prêter à cette immobilité naturelle de mon âme une intention qui m’est étrangère. Cet Autre qui m’a blessé ou fait un tort, je ne l’aime pas, je le méprise et au moment de le haïr vraiment une vague d’indifférence me submerge : au fond je m’en fous et s’il s’attarde dans mes pensées, laissons-le végéter dans la région reculée des souvenirs anciens et je m’ennuierais moi-même à le laisser occuper le premier rang au balcon de mon coeur.

Y a-t-il des gens qui me haïssent ? Pendant les vingt ans de ma vie d’éditeur, j’ai donné la main sans états d’âme à des mesures impopulaires, à quelques licenciements. Je n’avais pas l’impression d’ « obéir aux ordres » mais de faire ce que j’avais à faire sans état d’âme particulier, car si j’étais le plus souvent d’accord avec mon boss, ce n’était pas systématiquement le cas ; il avait la sagesse de ne pas m’impliquer dans des décisions que j’aurais pu juger révoltantes  Bref, j’étais dans ma fonction et je comprends que du point de vue de certains, jugeant la mesure injuste, ils avaient besoin de détester aussi ma personne. Tout ce que je peux en dire se trouve dans une formule attribuée à La Hire, le compagnon de batailles de Jeanne d’Arc, qu’aimait à citer Piere Schoendoerffer: « J’ai fait tout ce qu’un soldat a l’habitude de faire en temps de guerre ; et pour le reste, j’ai fait ce que j’ai pu. »

Références

Hors La Chartreuse de Parme  et de Boule de Suif, les héroïnes citées viennent du Rouge et le Noir, du Lys dans la vallée, des Illusions perdues, de Guerre et Paix, de L’Éducation sentimentale etd’Aurélien – tous ces romans en diverses collections de poche.



[1] Que je n’aime pas ce mot, qui fait de l’être humain un casier, une étagère !