UN ONGLE TRANSPARENT ET FRAGILE

9 mai 2009

Je lus « le Portail », de François Bizot, une nuit de septembre 2000, nuit amère et brûlante d’où j’émergeai épuisé, comme si j’avais été battu ; il entra aussitôt dans ce petit nombre des livres dont on peut dire sans excès qu’ils ont « changé votre vie ». Ce double récit est dominé par la présence fantomatique, et pourtant bien réelle, des Khmers rouges dont il fut le détenu. Mais ce survivant, ce grand ethnologue, cet humaniste dominé par l’inquiétude, est aussi un écrivain qui a longuement mûri. Son univers littéraire est habité de cris d’oiseaux, d’arbres aux racines géantes, de pousses écrasées dont l’odeur se répand sur la terre, où s’attarde le vent froid qui souffle des bambous.

Parmi les passages que je relis avec admiration, il en est un dominé par la présence d’une petite fille apparue mystérieusement dans le camp de cette jungle des Cardamomes où Bizot est détenu. La seule femme du camp est morte : Bizot, déchiré d’être séparé de sa propre fille, « adopte » en quelque sorte la petite, se procure pour elle du lait, et cette attention ranime en lui la « flamme de vie ». Or voici que la petite s’approche à la tombée du jour, « de son vol de papillon ». « Elle s’accroupit, et sa main alla chercher ma jambe repliée. Son doigt léger, l’index – dont je me rappelle l’ongle transparent et fragile -, se glissa aisément sous les maillons de fer, qu’elle souleva pour en mesurer avec gravité la tension. Le passage de ce doigt sur le derme meurtri m’avait fait du bien. (…) Elle repartit en sautillant et revint, un trousseau de clefs à la main. Elle ouvrit le cadenas et, non sans mal, resserra la chaîne avec application. »

Référence : François Bizot, le Portail (Folio/Gallimard)