SABRI

3 janvier 2012

J’ai gardé de mes années dans l’édition une curiosité particulière : celle de découvrir dans un manuscrit, à travers ces « première lignes » chères à Jean-Marie Laclavetine (un autre éditeur-écrivain ou écrivain-éditeur, si l’on préfère), les intonations particulières d’une voix qu’on n’a jamais entendue et qu’on entend résonner pour la première fois. Ces impressions – comme celles d’une rencontre – se conservent je crois, c’est-à-dire se déposent en nous pour ne plus jamais cesser de se transformer… Dans le cas du livre de Sabri Louatah, il est beaucoup trop tôt pour savoir ce que sera le parcours au long cours de cette première lecture, puisqu’elle date de moins d’un an, mais certainement pas pour exprimer cette jubilation, si j’ose dire pure et sans mélange, et qui provoque immédiatement l’envie d’aller voir ses proches pour partager l’événement avec eux. « Tu n’as pas lu ça ? Allez, pose tout et vas-y. »

Ce mouvement-là me paraît être le sentiment même de l’édition, son esprit profond, car c’est en ce moment particulier qu’un travail solitaire, mystérieux, et que le sort commun voue le plus souvent à la disparition et à l’oubli avant l’accès à l’existence, prend un envol, un élan premier qui l’emmène à travers différentes étapes éditoriales vers la publication et ses suites… Se trouver l’instrument de cette transformation et de cette accélération, son vecteur, a quelque chose de profondément joyeux car le plaisir retiré ne peut être égoïste, il est même par essence partageux – car à quoi servirait de se sentir « le premier » (à lire) s’il n’y avait un second, troisième, etc., si l’on était destiné à rester seul ? C’est donc un vrai moment d’humanité – frère aîné de ce rendez-vous encore lointain, mais qu’on se représente avec une précision heureuse, du manuscrit devenu livre avec ceux qui en feuilletteront les premières pages imprimées.

Parle donc, mémoire ! Ce dont je me ressouviens en évoquant Sabri, c’est de l’impression presque électrique née dans des premières lignes à la langue essentiellement classique (on sait tout de suite qu’on a affaire à un frère en dévoration des gros romans européens du XIXe siècle et de leurs enfants américains du XXe), mais traversées d’une nervosité, d’une envie de rythme, d’une pulsation évocatrice des meilleures de ces séries que la télévision américaine offre aujourd’hui. Je ne connaissais pas encore la série The Shield (et pour cause : c’est Sabri lui-même qui me l’a fait découvrir) mais j’ai vu aussitôt l’étrangeté créatrice d’un écrivain « mutant » – enfant de Tolstoï et de la télé et qui revendiquait avec fierté – pour ne pas dire une forme de timide arrogance – cette double filiation en même temps que son corollaire : le projet d’écrire non pas « un roman » mais un « roman-feuilleton », ces deux mots associés évoquant à la fois une tradition et une forme de création moderne.

Je retrouvais (dût-il en rougir…) comme un écho lointain de ma première lecture de Guerre et Paix, car il y avait dans cette prolifération de personnages, semblant tous instantanément dotés d’une voix et d’une existence propre, quelque chose de cette énorme, cette inconsciente confiance qu’il faut pour se lancer dans un roman roman. In medias res, nous dit-on, comme si l’on ouvrait une porte – mais la porte ici s’ouvrait en grand, sans aucune timidité, sur un univers bruyant, chaleureux et perturbé, un univers où la tendresse et la violence ouvraient d’inguérissables fêlures dans des personnages qu’on avait envie de rencontrer, de protéger ou de fuir – et parfois tout cela en même temps. Comme dans la vie… Quatre volumes (c’est son projet) ne seront pas de trop pour aller jusqu’au bout – et refermer la porte.

D’avoir pu aider Sabri à tirer les conséquences de l’intuition qui l’avait traversé, en plein cœur des émeutes de 2005, pour accoucher des Sauvages, est pour moi un sujet de fierté, et depuis cette découverte, le souvenir de mon émerveillement me reste, et ne cesse de se renouveler. Cette sensation peut, au fil des mois, se perdre, disparaître, s’engluer, parce qu’à force de lire et relire on n’arrive plus à être celui que l’on a été – cet homme qui ouvre les yeux dans une lumière vive et découvre un paysage inconnu. Dans ce cas, la discrète solennité de la sortie du livre – aujourd’hui 2 janvier 2012 – me permet de le revivre d’une façon tranquille, tout intérieure, et de le partager à mon tour – avec Sabri Louatah lui-même d’abord, à qui je souhaite toute la chance possible, et avec ceux qui tout de suite, bientôt, deviendront ses lecteurs.

Référence : les Sauvages, Flammarion-Versilio.