PAR UNE NUIT SOMBRE ET TEMPETUEUSE…

28 janvier 2011

Il fut un temps où les hommes politiques anglais, qui se moquent des ambitions littéraires de leurs homologues français (en quoi la lecture, par exemple, de la Princesse et le Président, de Valéry Giscard d’Estaing,  peut nous inciter à quelque compréhension)  ne dédaignaient pas la confusion des genres. C’est que le baron Edward Bulwer-Lytton débuta l’un de ses oubliables romans par une phrase demeurée célèbre : It was by a dark and stormy night…  Cette « nuit sombre et tempétueuse » a depuis un siècle et demi été reprise bien des fois, sous une forme ou une autre, avec ou sans ironie. C’est elle qui ouvre l’éternel roman dont Snoopy entreprend la rédaction (celui qui ne dépasse jamais quelques lignes)… et elle qui inspire bien des romanciers qui n’ont pas forcément l’excuse de manquer de métier.

Pour célébrer ce sommet de la littérature, l’université de San Jose aux Etats-Unis a créé un prix « Bulwer-Lytton » couronnant chaque année le pire début de roman, ou plutôt le meilleur des pires. Je citais aux étudiants de ma classe de l’EdJ un début particulièrement réjouissant relevé par Simon Leys – qui ne fournit malheureusement pas sa source : « Stanislas Smedley, un homme toujours à l’extrême pointe du narcissisme, s’apprêtait à livrer son corps et son âme à un chirurgien véreux, pour que celui-ci lui permette de devenir la femme qu’il aimait. »

L’un d’eux – sans nul doute un futur compétiteur – m’a demandé pourquoi c’était « mauvais », ce qui m’a donné à considérer deux hypothèses : soit mon néo-Lyttonien avait beaucoup d’humour, soit il n’en avait aucun. J’ai dû – à mon regret – pencher pour la deuxième hypothèse. A la relecture, d’ailleurs, je finis par considérer qu’il y a dans ce mélange de charabia, de clichés et d’extravagance une forme d’économie littéraire surprenante – et je n’écarte pas l’hypothèse que mon étudiant (maintenant ex-étudiant) ait eu raison. Je suis simplement soulagé de penser qu’il est improbable (ou alors flinguez-moi, comme dit un ami) que je puisse un jour écrire un pareil début… ou milieu… ou fin…

Toujours est-il que la collection des premières lignes couronnées est une heureuse alimentation pour les âmes inquiètes que nous sommes, auteurs ou lecteurs. Pour montrer que la flamme brûle encore, voici le début de la gagnante du prix 2010, Ms. Molly Ringle, de Seattle (Washington) : « Pendant le premier mois de leur liaison, Ricardo et Felicity commençaient chaque rendez-vous volé par un baiser – un long, un vorace baiser, Ricardo léchant et suçant la bouche de Felicity comme si elle était une bouteille d’eau géante montée sur une cage et lui la gerbille la plus assoiffée du monde. »

Il est à souhaiter, pour des raisons de salubrité publique, qu’une initiative équivalente soit prise en France, où l’on ne manque pas plus qu’ailleurs de mauvais, d’exécrables débuts. Non mais!

Sources : http://www.bulwer-lytton.com/lyttony.htm

Simon Leys : Le bonheur des petits poissons (Ed. Jean-Claude Lattès)