NAPPE SONORE

2 février 2011

Philip Gourevitch est l’un de ces journalistes et écrivains comme seule l’Amérique sait en produire, un de ces jeunes gens dotés d’une solide formation intellectuelle qui partent à la recherche d’un improbable job – dans son cas le premier a consisté à dépecer de jeunes ours dans un abattoir du Wyoming – ouvrant sur l’inconfort d’une vie : la passion de la réalité est aussi une aspiration littéraire.

Gourevitch s’est rendu célèbre par ses reportages du New Yorker, notamment sur le Congo et surtout le Rwanda, à propos duquel il a écrit un livre différent de ceux de Jean Hatzfeld, mais non moins puissant et profondément troublant : Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles.

Si je le mentionne ici c’est pour un autre texte d’un genre bien différent : son portrait du « parrain de la soul » américaine, James Brown, paru dans le New Yorker en 2002. Dense, drôle, documenté jusqu’à l’obsession, c’est une de ces histoires comme nous en lisons rarement (jamais ?) dans la presse française. Comme ses grands devanciers, Gourevitch utilise en artiste les procédés de la poésie et de la fiction.

Il n’est jamais simple pour un écrivain de créer l’équivalent d’une nappe sonore sous son texte. Il existe de célèbres contre-exemples, comme le passage de Kérouac dans Sur le route sur Lester Young. Ici Gourevitch utilise subtilement toutes sortes de ressources – la première d’entre elles étant de ne pas hésiter à se lancer dans des phrases dont l’ampleur évoque le soul sans le copier servilement – ce qui serait inutile comme il le montre d’entrer en reproduisant les paroles du premier tube de Mr. Brown (comme il aime à se faire appeler) : Please please please. Il s’agît d’une série de « répétitions fébriles (…) qui ne disent pas tant une histoire qu’ils expriment une condition ». Gourevitch, lui, recourt plutôt au jazz, créant à sa façon la rhapsodie brownienne, alternant les longues cadences et les staccato, les oppositions de mots, une forme de douceur et une violence cachée, à fleur de mots.

Voici, par exemple, comment il décrit la première séance d’enregistrement radio des Famous Flames et de leur leader, si petit qu’il doit monter sur une caisse de Coca Cola pour atteindre le micro. Avec chaque répétition [du mot Please], il chargeait ce monosyllabe d’un accent et d’une tension émotionnels différents – prière et orgueil, impatience et invitation – et bien qu’il y ait eu de la souffrance dans sa voix, il ne sonnait pas tant comme un homme qui supplie, mais qui plutôt exige ce qui lui appartient de droit.

En écrivain expérimenté, Gourevitch tourne autour de la musique pour en recréer l’atmosphère, décrivant les costumes, les lumières, les annonces, les mouvements de danse, créant par endroits une atmosphère de transe par le simple enchaînement des mots presque impossible à rendre en français. Ainsi décrit-il l’univers du producteur Ralph Bass, le découvreur de Brown : il avait entendu plus de hurleurs à la voix rocailleuse, de timbres suraigus, de rockers bondissants, de chanteurs d’église, d’aboyeurs burlesques, de crooners doo-wop, de geignards – plus d’amoureux, de losers, de loups solitaires, de jolis cœurs, de gigolos, de cogneurs, de viens-ici-si-t’es-un-homme, d’enfants de chœur – que ne pouvaient en contenir une douzaine de juke-boxes.

Il y a dans cette accumulation, dans son excès même, une extase joyeuse dont l’objet n’est pas tant d’informer (on a compris que Ralph Bass avait taillé la route et traîné dans bien des bars) que de nous faire participer à l’ivresse, de nous conditionner, à notre tour, à être pris par le grip de son groove – non plus seulement celui du chanteur mais celui de l’écrivain.

Pour ajouter à cela, Gourevitch lâche de temps en temps, comme un showman, une phrase jubilatoire qui ne donne pas tant envie de sourire, ou de réfléchir, que de rugir, yeah, man. Il [Brown] donne tout et ne demande pas moins en retour. Yeah ! A la conclusion du mythe brownien du bébé « né mort » et ramené à la vie par sa tante : il fut ainsi ressuscité et lança son premier cri. Yeah ! La vie de famille n’a jamais été le point fort de Mr. Brown. Lawd !

Au fur et à mesure que son texte avance, Gourevitch fait de plus en plus intervenir la voix de Mr. Brown – non pas la voix du screamer, mais celle de l’homme qui parle comme il chante, semblant se lancer dans des improvisations grotesques mais irrésistibles, où se mêlent les références divines, les encouragements capitalistes, les associations de mots par assonances, toutes les variations d’une hypocrite franchise, mais aussi des phrases d’une étrange et cryptique sagesse, comme celle par laquelle il conduit la visite en limousine d’une rue de son enfance rebaptisée James Brown boulevard, où la misère et la déréliction règnent. Je ne sais pas, dit Brown, si cette liberté est aussi bien que la ségrégation [qui régnait auparavant, dans son enfance]. Je te laisse te faire ton avis. Il y a une rue qui porte mon nom, et moi je suis encore en vadrouille – il n’y a rien, rien que je puisse dire.

Dans sa scène finale, Gourevitch montre Brown dans un bar proposant sans ostentation à un trio de les rejoindre pour une chanson, Time after time. Après un couplet, il se glisse à côté du pianiste, le pousse en douceur pour qu’il continue à jouer dans les graves, se lance dans un solo de la main droite à la scansion funky. Puis de retour sur la scène minuscule, il se recroqueville sur les mots, avant d’un signe abrupt de commander aux musiciens de s’arrêter, et de finir d’un « Aowh » murmuré. Puis, toujours aussi doucement, il dit le mot : ‘Scream’.

Sources : Philip Gourevitch, Nous avons le plaisir de vous informer… (collection Folio).

Article Mr. Brown accessible sur le site du New Yorker, par abonnement.

http://www.newyorker.com/archive/2002/07/29/020729fa_fact_gourevitch