LINO, CE HÉROS (3)

1 juin 2022

Mon Top 14-18 LINO (plus ou moins par ordre de préférence personnelle au moment où je conclus).

GARDE À VUE (aussi dans le top Michel Serrault, qui dans son rôle de notaire odieux, mais innocent réussit l’exploit de presque « voler la vedette » à Lino). Guy Marchand dans un coin de la pièce, passage de Romy, excellente en épouse frustrée, malheureuse et vengeresse.

DERNIER DOMICILE CONNU (excellent Giovanni servi par Marlène Jobert – très mimi, cheveux roux, yeux verts, mollets dynamiques à la limite de l’énervement -, et les superbes seconds Paul Crauchet – encore lui ! – et Michel Constantin).

L’ARMÉE DES OMBRES : un des meilleurs Melville, sans doute le plus personnel de l’homme au Stetson, et le film français sur la Résistance. Aux côtés de Lino, chef de réseau, que du lourd : Signoret, superbe, Paul Meurisse sobre et sombre, Serge Reggiani pour une séquence, Paul Crauchet bien sûr, toujours juste quoi qu’il joue (ici un traître).

LE DEUXIÈME SOUFFLE (top Delon aussi). Selon le témoignage de Giovanni, auteur du roman et coscénariste du film, pour la scène où Lino doit courir pour rattraper un train, Melville a, sans prévenir l’acteur, donné instruction de faire accélérer le train progressivement, afin qu’il n’y ait rien de joué dans l’essoufflement, l’épuisement de son acteur vedette.  « Il me prend pour qui ? »  se serait, selon José,  exclamé Lino. Au-delà de cet incident, Lino s’est très mal entendu avec le terrible Melville, au point de refuser de tourner dans Le Cercle rouge, préférant payer un dédit (le contrat était signé) pour ne pas avoir à supporter une autre fois les humeurs du réalisateur obsessionnel et notoirement difficile. À cette décision nous devons le choix heureux de Bourvil pour ce qui serait son dernier rôle – et le chef-d’oeuvre de Grumbach/Melville.

LES GRANDES GUEULES (top Bourvil aussi). J’ai rapporté plus d’une fois à mon ami Vincent « le King » un fun fact de tournage raconté par Giovanni, scénariste de l’excellent film d’Enrico. Dans le groupe de taulards employés dans la scierie reprise par Bourvil, figurait un des deux « costauds » américains du cinéma français : Jess Hahn (l’autre était Eddie Constantine). « En vrai », Lino, ancien boxeur et catcheur, frappait lourd ; en face de lui, l’autre dur du film c’était pas Hahn, mais Bourvil – un roc. Mon King, tu te fous de ma gueule parce que je la raconte une fois encore et tu la connais par coeur, mais peut-être pas mes adoré(e)s follohoueurs et follohoueuses.

LES AVENTURIERS (top Delon également) super fin dans le décor d’un endroit alors peu connu : le fort Boyard.

LE SILENCIEUX, excellent thriller de Pinoteau, même si on comprend toujours pas tout au scénario Pinoteau/Dabadie (bonheur de voir deux merveilleuses très différentes : Suzanne Flon et Lea Massari).

L’EMMERDEUR (vaut aussi pour Jacques Brel, génial). Fun fact : c’est le premier François Pignon du scénariste Francis Veber, futur réalisateur de La Chèvre, des Compères, du Dîner de cons et du Placard. Entre doux dingue, tête en l’air, et victime de la méchanceté des autres, il y aurait une étude sérieuse à mener de Pignon et de ses transformations dans l’opus vébérien.

UN PAPILLON SUR L’ÉPAULE, un des meilleurs Deray – la plus belle mort de Lino, excellents rôles secondaires, de Paul Crauchet notamment, mais aussi Nicole Garcia et Jean Bouise. Fun fact : il est pas mal question d’une mallette que des méchants très méchants veulent récupérer à tout prix. Lino qui aimait bien comprendre demandait sans cesse à Deray et à ses coscénaristes ce qu’il y avait dans cette fameuse mallette et la réponse revenait, agaçante, toujours la même : « Il y a ce que tu veux. » Et nous, on n’a toujours pas la réponse. Jolie métaphore de la vie, peut-être : il y a ce qu’on veut, ou ce qu’on y met ; et s’il n’y avait rien ?

TOUCHEZ PAS AU GRISBI. On comprend que Gabin ait aussitôt « adopté » Lino. René Dary (rien vu d’autre avec lui ou me souviens pas) et Paul Frankeur sont excellents, mais celui qui occupe l’écran avec Gabin, c’est Lino. La légende dit que, débutant absolu, il avait demandé par provocation un cachet énorme (1 million d’anciens francs, c’est énorme ?), presque équivalent à celui de Gabin, et qu’à sa surprise il l’aurait obtenu. Les producteurs en ont eu pour leur argent. Dora Doll et (surtout) Jeanne Moreau excellentes dans les rôles féminins secondaires.

LA SEPTIÈME CIBLE. Le scénario de ce thriller décalé, signé Pinoteau et Dabadie, est déroutant et parfois improbable, mais Lino est crédible et efficace ; en plus à ses côtés il y a Jean Poiret, Lea Massari, Elizabeth Bourgine ; ce ne sont pas les débuts de Jean-Pierre Bacri, qui deviendra bientôt le grincheux le plus sympathique et célèbre du cinéma français, mais il y est épatant en flic obstiné et pas gracieux.

UN TAXI POUR TOBROUK. Pendant une bonne partie du film, le ton est celui d’une comédie et il y a en effet des scènes comiques et de bonnes répliques « classiques Audiard ». C’est en réalité un film désenchanté, presque désespéré.

100 000 DOLLARS AU SOLEIL est un drôle de western où les chevaux sont remplacés par des camions. On pense à un Salaire de la peur devenu comédie. Le rôle secondaire de Bernard Blier est si distrayant que le duo Belmondo/Lino est en réalité un trio. Gert Fröbe est un des fidèles méchants Allemands du cinéma français.

CADAVRES EXQUIS. Ça finit mal pour Lino, flic acharné et qui pose les yeux là où il ne faut pas, mais c’est chouette de l’entendre en italien, et c’est dirigé par l’excellent Francesco Rosi. Plaisir de voir quelques figures du cinéma international : Alain Cuny (le compagnon d’Arletty dans Les Visiteurs du soir, où Jules Berry est l’inoubliable diable),Max von Sydow et Fernando Rey (l’acteur bunuélien par excellence – fun fact : il a aussi joué le rôle du prêtre dans Les Sept Mercenaires ; pas mal de nanars aussi, mais on oublie).

Pas vu l’autre film italien notable, Cent jours à Palerme (Giuseppe Ferrara, 1984), mais interviewé après sa sortie, Lino disait franchement que ça s’était mal passé entre lui et un metteur en scène dont il n’était pas sûr qu’il en soit réellement un. Habillé pour l’hiver, le mec.

ADIEU POULET. Épatant duo Lino/Patrick Dewaere. Trois « cadors » des seconds rôles Victor Lanoux, politicien salaud très convaincant, Françoise Brion troublante et méchante « Madame Claude », Julien Guiomar, cynique directeur de la police. Encore un (super) scénario signé Francis Veber.

ASCENSEUR POUR L’ÉCHAFAUD. Les rôles principaux du film sont l’ascenseur et la musique de Miles Davis, mais le scénario n’est pas si mal et le trio Jeanne Moreau/Maurice Ronet/Lino est franchement for-mi-da-ble.

LE RAPACE. Un vrai personnage pas clair, et donc intéressant, un vrai film d’aventures, même si le pays latino-américain imaginaire où Giovanni situe l’action est aussi improbable que ceux de René Clair (Le Dernier Milliardaire)ou Louis Malle (Viva Maria).

LE RUFFIAN. Un bon film d’aventures de Giovanni. Claudia Cardinale en « baronne » : magnifique, comme toujours. Très bon début – et très bonne fin aussi.

LA GIFLE marque également les débuts à l’écran d’une jeune actrice promise à un bel avenir : Isabelle Adjani. D’après elle, lorsque la scène de la fameuse gifle est arrivée, Lino n’y a pas été à moitié.

LE CLAN DES SICILIENS. Du pur divertissement, mais ça reste un grand plaisir plus d’un demi-siècle après. Le scénario (Verneuil/Pelegri/Giovanni) fonctionne jusque dans ses épisodes improbables. Delon épatant en traître, Gabin et Lino nickel, comme d’hab. Edward Meeks, l’un des Globe-trotters (l’autre était le jeune Yves Rénier) est le pilote de l’avion que le gang Gabin détourne. Je voyais le très sympathique Edward (un des Américains de la télé et du cinéma français) comme compagnon de vie de l’amie de mes parents Jacqueline Monsigny (autrice de Floris, mon amour). Ils ont même écrit des livres ensemble (notamment sur Grace Kelly, avec laquelle, me dit mon ami Ouiqui, il a tourné un court-métrage inédit) – et un scénario.

LA CAGE. Au premier abord, une curiosité : c’est un bon film qui ne vaut pas seulement par la présence mystérieuse, magique, inquiétante, d’Ingrid Thulin, une des actrices fétiches d’Ingmar Bergman. C’est en apparence un film de genre, un thriller, mais c’est aussi une comédie. Inclassable, donc, et assez jouissif.

125, RUE MONTMARTRE. Vaut aussi pour l’évocation du quartier de la presse, ainsi que les autres protagonistes : Robert Hirsch, qui laissera peu à peu le cinéma pour le théâtre, Andréa Parisy la vilaine et Dora Doll la gentille, Jean Desailly très bien en commissaire peu sympathique, mais efficace.

UN TÉMOIN DANS LA VILLE. Vaut aussi pour la poursuite finale des taxis 403. Pas plus que la poursuite de poids lourds vers la fin de Gas Oil, ce n’est répertorié dans les grandes poursuites du cinéma, mais c’en est une bonne – et qui sort de l’ordinaire – et tous ces phares braqués vers Lino, assassin en fuite, sont comme des yeux accusateurs.

 

À éviter : ESPION LÈVE-TOI. Le film d’Yves Boisset est à la fois d’un scénario improbable (Audiard paresseux à partir d’une Série noire dont je ne sais rien) et d’une exécution lourde ; il réussit l’exploit de rendre insipides des acteurs aussi bons que Michel Piccoli, Bruno Cremer et Heinz Bennent. Fun fact rapporté avec humour par Boisset (plût au ciel qu’il en eût fait preuve dans ses films) : pour les besoins d’une scène, Lino doit se rendre dans une boîte fréquentée majoritairement, si ce n’est exclusivement, par des gays. Ayant demandé si on ne pouvait changer ce lieu pour une boîte « normale », il accepta en maugréant, à condition qu’il n’ait pas à « leur » parler. Aujourd’hui, il serait « cancel » pour homophobie.

On peut aussi passer sur La Grande Menace (Jack Gold, 1978) où, flic français détaché à Londres, on l’entend à l’occasion parler un anglais potable (moins bon que celui de Gabin, à coup sûr) : le film est un polar fantastique au scénario invraisemblable (Lino flic n’y comprend rien et nous non plus d’ailleurs), et on a du mal à tenir, malgré la présence de la belle Lee Remick et le passage en méchante salope de la charmante Marie-Christine Barrault ; fun fact, j’ai  un temps « fréquenté» cette dernière (en tout bien tout honneur) quand elle enregistrait pour Édition no 1, où j’officiais « sous » Bernard Fixot, des spots de pub dans les studios d’Europe 1 rue François-Ier ; je l’ai revue plus tard, amoureuse épouse du très sympathique Vadim Plémiannikov, plus connu sous son nom français de Roger Vadim, découvreur (entre autres) au propre et au figuré de Brigitte Bardot.

Dans les premiers Lino tête d’affiche, on peut voir à la rigueur l’improbable et distrayant Le Gorille vous salue bien, où c’est un plaisir de voir Pierre Dux (de la Française, comme dit PPC) et Charles Vanel dans des rôles secondaires, mais Lino a eu le nez creux, malgré le succès, de décliner l’offre de poursuivre cette frenchy franchise sans grand avenir et de laisser le rôle à Roger Hanin (qui veut voir La Valse du Gorille ?Pas moi).

Le Fauve est lâché est assez radicalement grotesque, malgré la participation de Claude Sautet au scénario et la présence de bons acteurs secondaires : Paul Frankeur, Alfred Adam, François Chaumette, Estella Blain – cette dernière si je ne m’abuse se mangeant une bonne mornifle de Lino.

Boulevard du rhum est loin d’être le meilleur Enrico, mais c’est marrant de voir Bardot vamper Lino quand elle danse avec lui, tout en respectant la règle de base : ni bisou ni coucherie.