HEUREUX LES FÊLÉS CAR ILS ?

5 avril 2024

Mélanges Yvan Audouard IV

À la différence de mon cher grand-oncle récemment disparu (cf. mon slog du 18 mars 2024), je m’efforce de faire vivre une partie de l’œuvre de mon père sans sacrifier l’écriture de la mienne (ça y est j’ai utilisé le mot « œuvre » à mon sujet, il fallait bien que ça m’arrive un jour).

Ainsi, il y a une douzaine d’années, avais-je avec la complicité de la pétillante  (et regrettée) Nicole Lattès réédité une sélection de ses pensées sous le titre Heureux les fêlés car ils laisseront passer la lumière. Ce petit ouvrage utile à l’honnête humain du xxie siècle se trouve hélas épuisé et je m’efforcerai de lui trouver un nouvel éditeur.

Or quelles ne furent pas ma surprise et mon écœurement en découvrant par hasard qu’une certaine Mme Raphaëlle Giordano, que je ne connaissais ni des lèvres ni des dents, s’était permis de donner ce titre précisément à son dernier roman, un « bête-selleur » sûrement – et ce, non seulement sans autorisation de la famille de l’auteur (le tour est vite fait : nous sommes deux, ma sœur et moi, et ma sœur n’était pas au courant), mais sans une ligne de mention de sa source dans son livre. Tout à l’arrogance de leur succès, ni elle ni son éditeur n’ont la courtoisie de répondre à une bafouille que je leur ai expédiée il y a un bon mois. Franchement, follohoueurs, follohoueuses, j’ai été tenté de faire un procès à ces malotrus pour leur apprendre les manières. Mon fidèle avocat m’en a sagement dissuadé, mais par solidarité je vous adjure de ne pas acheter cet ouvrage – ni aucun autre de cette dame – tant qu’elle n’est pas venue à résipiscence et après avoir exprimé des regrets publics n’a pas donné un autre titre à son roman, tiens par exemple Pousse-moi que j’tombe, un titre que j’ai en magasin depuis des années et dont je suis prêt à lui faire don, sans rancune – quoique… que le cul lui pèle et qu’elle chie quelques hérissons[1].

Tous les écrits de mon père ne sont pas de valeur égale – ni tous ses aphorismes, mais je voudrais en offrir quelques-uns à mes enfants, mes amis ainsi qu’à vous, follohoueurs follohoueuses de mon coeur :

À  mon ainée Marie, qu’un arrêt maladie obligeait à réfléchir au sens de sa vie : « Je pense peu. Ça me laisse le temps de réfléchir. »

À Hélène : « Le manque de confiance en soi n’est pas un handicap, mais un défi. »

À Ulysse, dont c’est en quelque sorte la devise : « La meilleure part de l’homme, c’est le moulin à vent. »

À Alexandre : « Le futur est prévisible, c’est le passé qui ne l’est pas. »

À Ivan : « Ma montre ne marque jamais l’heure que j’attends d’elle. »

À Mrs A. : « Si l’amour était un passe-temps, il ferait passer l’amour. » Et :

«  il m’a fallu presque toute une  vie pour devenir l’ami de la femme que j’aime. »

Mais aussi :  « Ce que tu veux, je fais, mais pour faire ce que tu veux, laisse-moi faire ce que je décide. »

À mon ami Pierre de Dijon, cent un ans au mois de juin prochain, en lui conseillant d’arrêter de regarder en boucle CNews, BFM TV et LCI, cette phrase qui n’est pas d’Audouard, mais du scénariste Henri Jeanson : « Mourir jeune, mais à un âge très avancé. »

Au même, d’Yvan : « Je ne sais pas si j’ai tellement envie que la science rende immortel. Je vous le dirai quand j’aurai deux cents ans. »

À mon « capitaine « Denis, ostéopathe, conseil en performance, marin, poète : « Je ne prouve ni n’approuve, je me contente d’éprouver. »

Celle-ci est également pour Édith ma gouroute, qui se désole qu’après des années de yoga j’éprouve tant de difficultés à rester attentif à ce qui se passe dans mon corps.

À Bizot cette « citation encourageante » d’André Gide : « On ne sait qu’à la fin du roman ce qu’on doit mettre au début. »

Et une autre d’Yvan : « Le sommeil est l’architecte de mes pensées. »

Ou encore : « Je voudrais bien vivre avec mon temps, mais je ne cours pas assez vite. »

À Bizot aussi et à Philippe P. : « Dans l’état actuel du monde, on peut être optimiste qu’à titre posthume. »

À Léonard : « Je suis frileux. Au-dessous de 15 °C, je ne fais plus les liaisons et je change de vocabulaire. »

Au même : « Quand j’écris quelque chose de sérieux, je dois réfléchir pour m’en apercevoir. »

Au même (et à PKdille aussi) : « Je ne pense pas être tout à fait idiot. Je ne suis qu’un imbécile ordinaire. C’est encore pire. »

Aux deux mêmes : « Je ne pose pas de questions aux gens qui ont réponse à tout. »

À Suki : « La vieillesse aussi a son âge ingrat. »

Et : « Je suis très bien entouré : ma femme, mon fils, ma fille… très bien entouré, à part par moi-même. »

À Marie-Françoise : « On ne gagne rien à la recherche du temps perdu. Excepté à sa lecture. »

À Robert : « Tous mes amis sont des copains, mais tous mes copains ne sont pas des amis. »

À Misora, Malcolm, Olivier R. et Léonard : « Non seulement la musique adoucit les moeurs, mais elle change la couleur des rivières. »

À Saida  Alex et Denis, lecteurs du Petit Prince : « N’en croire que ses yeux empêche souvent de voir le reste. »

À Dominique : « Si je me trouve des excuses, je ne sais à qui les présenter. »

À Stefano : « Le soleil m’ennuie. Les aventures de l’O.M. me distraient. »

À Antoine « mon Toto » : « Je retourne souvent dans les pays dont je ne suis pas revenu. »

À Marie-France de Cucuron (« petit cul pas carré »), la plus jeune de mes amies âgées : « Du moment que je dois m’en aller bientôt, je préfère partir au complet, avec tous mes souvenirs en place. »

À Choo-Choo : « Ici, il ne fait pas toujours beau : il fait meilleur. »

À Marylène : « Ce n’est pas ce que la Provence dit qu’il faut entendre, mais ce qu’elle tait. »

À la mémoire de Charles, son père – et à Martine et Serge : « Quel plus beau souvenir de soi à laisser sur la terre que celui d’un rosier… »

À Bruce : « Ici le passé a laissé tellement de traces, qu’il a toujours un bel avenir devant lui. »

À Philippe P. et Thierry C. , « venants »: « Marseille est la salle d’attente de la Provence. »

Et : « L’hiver ne devrait pas exister, surtout dans nos régions. C’est une saison qui nous fait du tort ».

À Thibault, de Paul Valéry : « Je me suis aimé. Je me suis détesté… puis nous avons vieilli ensemble. »

À Nile, Milena et Vasco : « On meurt rarement du bonheur de vivre. »

À Enid, Léonard,  Leslie, Sabrina et Gaëlle : « J’ai peine à croire que la souffrance ait été inventée pour nous aider à vivre. »

À tous mes copains romanciers : « Il m’a fallu presque une vie entière pour distinguer ce qui m’arrive de ce que j’invente. »

Et : « J’ai une admiration immense, infinie, pour l’œuvre que je n’ai pas écrite. »

À William : « Ma montre est toujours à l’heure, mais ce n’est pas la même que la mienne. »

Au même, à mon petit Claude, à Henriette et à mon Fred : « L’éloquence et la générosité sont une patrie habitable par les hommes de bonne volonté. »

À Mourad : « Quand il parlait de lui, c’était en désespoir de cause. »

À Hervé : « Il est bon de se coucher sur un éclat de rire. On se réveille de bonne humeur et de bonne bouche. »

À Olivier L. « Racontez d’abord avec précision votre rêve. Et un jour votre rêve est là-devant vous : il ne vous reste plus qu’à le cueillir. »

Au même : « Il faut ressembler à ce qu’on a rêvé pour éviter d’être celui qu’on est en passe de devenir. »

À Christophe : « On peut se réconcilier avec quelqu’un qui est fâché avec vous. Mais si c’est vous qui l’êtes, inutile d’essayer. »

À Bizot encore, qui prétend que j’ai une excellente mémoire : « Je me souviens surtout de ce qui s’est passé, je ne sais quand, je ne sais où. »

À Lydie « La King » : « J’aime les gens qui savent faire du malheur des autres un chagrin personnel. »

À Anne, Emmanuelle et Malcampo, chasseuses de  barbarismes, mrs traqueuses de coquilles : « En littérature, on corrige ses épreuves. Dans la vie, ce sont elles qui nous corrigent. »

À PKdille mon ioli facho, et à Nata mon gaucho : « J’accueille gentiment les idées qui débarquent, mais celles qui s’ennuient chez moi, je ne les retiens pas. »

À Éric : « Je ne savais pas que j’avais rendez-vous avec ma jeunesse. C’est agréable de retrouver, par hasard, un ami qu’on n’avait pas vu depuis vingt ans. »

À  Claude J, Philippe C., Jean-Louis M. et Marc E., vieux camarades de randonnée : « Le mystère se cache derrière la colline d’après. Il a toujours une colline d’avance. »

À Dramane : « Un homme qui meurt de faim et qui rencontre sur sa route un autre homme qui le nourrit, celui-là, il a un avant-goût du paradis. »

À Vincent « le King » : « En amitié, on peut être fidèle à plusieurs personnes à la fois. »

À Mireille : « J’accepterai ma mort le jour où mes amis pourront venir à leur enterrement. »

À Constance : « Le goût de la perfection est incurable, surtout chez ceux qui ont découvert très tôt qu’elle n’existe pas. »

À Philippe P. : « Je sais… Dieu a confiance dans les mensonges du désespoir. »

À Archi : « Hier aussi est un autre jour. Et celui-là, au moins, on est sûr qu’il existe. »

À Philippe D. : « Un mathématicien qui renonce à résoudre la quadrature du cercle atteint son niveau d’incompétence. »

Au même : « Sans le devoir de mémoire, l’impardonnable n’aurait jamais droit à l’oubli. »

À Momo, que les loups ont terrifié, et à Jeremy et Alexandra, qui vivent à côté d’eux : « L’homme est un loup pour le loup. »

Quant à « Heureux les fêlés », je la lègue aussi à Jeremy, l’Anglais le plus barré d’un peuple de grands barrés.


[1] Insulte écossaise. In scottish : Hope your next shit is a hedgehog.