DE L’ART DU BAR

4 avril 2024

Mélanges Yvan Audouard III

Dans son autobiographie Mon dernier soupir, le grand Luis Buñuel procède à une distinction entre le café, où l’on se rend pour être en compagnie, et le bar, où l’on va pour être tranquille. Si je me souviens bien, il compare la vaste culture des bars à Madrid au quasi-désert parisien dans ce domaine.

Mon père ne s’intéressait pas à ces nuances. Il allait indifféremment au bar (du Normandy à Paris, bar officiel du Canard enchaîné, du Nord-Pinus à Arles, hôtel et bar officiel des toreros de passage) ou dans les cafés pour y boire des coups qui lui étaient plus ou moins interdits chez lui, car ma mère cachait les bouteilles ; d’autre part il n’aimait pas trop boire seul. L’alcool avait dans sa jeunesse de journaliste été un carburant pour les soirées ou les nuits de bouclage ; avec l’âge, quand il avait bu un coup de trop, son regard devenu flou, son corps s’alourdissait, sa voix s’empâtait. Alors, soit il était vaincu par une « grosse fatigue » et piquait du nez, soit il devenait mauvais, agressif, déplaisant. On était loin des joviales cuites incarnées par Gabin et le jeune Belmondo dans Un singe en hiver, le délectable film d’Henri Verneuil adapté du roman éponyme d’Antoine Blondin, mon parrain, alcoolique notoire qui avait pratiqué le « toréo-voiture » au risque de sa vie. En observant, terrifié, ces moments où le chaleureux conteur provençal se transformait en odieux poivrot, j’ai compris qu’en vrai si l’on boit souvent à plusieurs, l’ivresse est une des formes de l’extrême solitude.

Malgré les « non-pouvoirs » solennellement transmis par mon père vers la fin de sa vie et grâce aux dommages collatéraux d’une sévère cuite vers l’âge de seize ans, je ne dédaigne pas mon verre de (bon) vin, mais j’ai échappé à l’alcoolisme. J’ai en revanche développé un goût pour les cafés et les bars. Je me sens « chez moi » au Bistrot du Canal à Paris comme au Café du Moulin ou aux Canisses au village. J’avais « mon » café à New York, le Café Grumpy de Chelsea, mais il a fermé et les Starbucks ne sont pas des cafés et pour le faux bistrot français à quinze dollars le double expresso, thanks but no thanks.

Restons en France, donc, et établissons des règles :

1. Le matin café, thé, infusion – tout ça sans un petit shot de cognac.

2.  À l’heure des apéros Perrier, citron pressé, diabolo menthe, Vittel fraise et, si pression sociale intense, un bock de bière (pas un demi), un pastis (Ricard), un petit blanc ou un kir – pas deux. Le rosé non, jamais. Pas de « digestifs » non plus, surtout les « rhums arrangés »

3. Rester au comptoir, c’est l’endroit d’où il est le plus facile de s’échapper.

4. Quand les discussions s’animent avec des camarades qui en sont au sixième blanc ou au quatrième whisky, ne jamais se laisser entraîner dans une discussion politique ou sportive. Les sujets de société « sensibles » sont également à fuir sans hésiter. Les propos outranciers ou particulièrement crétins sont à ignorer. Si l’on ne peut se retenir de réagir, éviter « tu es con ou quoi ? » et préférer « je ne pense pas », « je ne crois pas », « je ne sais pas », « je ne suis pas sûr » ou « j’ai des doutes ».

5. À prévoir : un copain de bar alcoolisé pris d’affection pour vous va se mettre à vous donner des claques dans le dos. Dire non et recruter un allié pour l’empêcher de continuer.

6.  Un dernier conseil : attention aux tournées. Éviter les deux fautes majeures :

–      oublier d’offrir la sienne ;

–      offenser un camarade de bar en refusant la sienne ;

–      dans tous les cas, ignorer les quolibets et s’échapper sous un prétexte ou un autre avant que quelqu’un ne propose « la dernière ».

Enfin bon, moi je m’en sors comme ça. Ce que j’en dis, c’est pour votre bien.