FRANKENSTEIN

22 janvier 2019

Qui est le monstre ?

Dans l’imagerie populaire, véhiculée par de nombreux films, Frankenstein est un monstre créé par l’homme et qui, lui échappant, se transforme en machine meurtrière.
Or, à lire (enfin !) le chef-d’oeuvre de Mary Shelley, je me rends compte que Frankenstein, Victor de son prénom, est un jeune homme sympathique et méritant, idéaliste, avide de science, de découvertes, et qui croit au progrès – bref, un jeune homme de son temps  (le XIXe) et du nôtre. Après des années de recherches intenses, il donne naissance à une « créature » (elle n’a pas de nom et n’en recevra pas, étant au long du récit qualifiée de monstre ou de démon) dont l’aspect l’effraie si fort qu’il la rejette hors de son laboratoire, la condamnant à un bannissement, où il espère qu’elle s’abîmera. Point ! Pour exister enfin, être reconnue, la créature s’engage dans une vendetta infernale contre ce maître cruel, éliminant ceux qu’il aime et le condamnant, à son tour, à une éternelle souffrance. Ainsi l’univers du pauvre Victor sombre-t-il peu à peu dans le chaos : parti d’une intention louable, il est responsable de la destruction progressive de tous ceux à qui il tient : le voici condamné à la fuite au milieu des icebergs où le narrateur, lui-même explorateur, l’a trouvé au début du récit  et, compatissant, recueilli.

Frankenstein ne cherche pas à échapper à sa responsabilité, au contraire il clame sa culpabilité, écrasante, étouffante, espérant par-là, mais  vainement, que sa propre condamnation permettra d’épargner les survivants d’une famille adorée. Ayant exilé la créature pour s’en défaire, c’est lui se perd dans un exil infernal, infini. Une part du drame de Frankenstein est qu’il dit une vérité que personne ne veut entendre – ni son père, ni sa femme, ni les juges : la créature infernale, le mal absolu, c’est cela que vous refusez de voir, c’est moi ; aidez-moi à le tuer et si vous y échouez, abandonnez-moi à mon sort car nos destins sont affreusement liés. A quel point ils le sont, un final attendu et bouleversant le révèle : à l’image du reste du livre il est « trop long » si l’on n’y cherche que l’action – mais cette longueur se révèle délectable en ce qu’elle exprime d’une souffrance intime – celle du jeune Victor étant irrémédiablement liée à celle de sa criminelle  « créature » et réciproquement.

Le génie de Mary Shelley est tel que l’on peut lire ce roman de bien des façons : comme une fable sur les dangers du progrès scientifique (Oppenheimer, m’entends-tu ?), un manuel de psychologie, un manifeste féministe ; une méditation philosophique et religieuse sur le mal ; un récit mythologique ou anthropologique ; un conte fantastique cauchemardesque ; un conte psychanalytique sur la « part d’ombre »… Ces interprétations ne s’excluent pas les unes les autres et laissent le  lecteur abasourdi devant la complexité et la richesse d’une oeuvre inouïe dont le héros tragique est bien Frankenstein, ce monstre, l’homme, toi, moi, nous.