FAUX PROVERBES

19 mars 2009

 « Vivre à Tiflis, avoir vingt ans et ne pas être aimé, c’est un grand malheur. Pareil malheur m’est arrivé. »

Depuis le début de l’atelier, je suis devenu « collectionneur de débuts ». Prenons une rentrée littéraire au hasard. Supposons sa médiocrité ordinaire – nous ne serons pas surpris. Mais que des écrivains, même sans ampleur ni sujet, ne soignent même pas leur première phrase, ne « donnent pas tout » (comme on dirait en rugby) sur cette première mêlée, voilà qui dépasse l’entendement. On ne leur demande quand même pas de se mesurer avec le narrateur biblique : « Au commencement, Elohim créa les cieux et la terre », ça vous manifeste une assurance qui n’est pas donnée à tout le monde.

Il y a des familles de débuts, et celle ici choisie – « Mes Premiers honoraires », d’Isaac Babel – appartient à l’une des plus célèbres – et des plus distrayantes. On pourrait les appeler les « faux proverbes ».

L’objectif de raconter une histoire est, comme son nom l’indique, moralement douteux. Nous demandons constamment à nos enfants de ne pas s’y livrer, car cela porte en langage courant un vilain nom : le mensonge. L’écrivain qui se lance doit donc manifester une assurance légitimant l’entreprise.

Grand lecteur de Tolstoï, au point, raconte-t-il, que pendant un an cela prit le caractère d’une obsession, Babel s’est probablement souvenu en écrivant ces lignes du célèbre début d’Anna Karenine : « Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

Je dis « faux proverbe » car ils ne sont pas destinés à passer dans le langage courant et sont, à la réflexion, presque réversibles (Les familles malheureuses se ressemblent toutes… pourquoi pas?) Le « lieu commun » qu’ils créent n’est rien de plus – et rien de moins – que celui du monde auquel ils nous introduisent, un monde avec ses voix et ses règles, ses images et ses vérités, un monde qui, pour être imaginaire, n’en prend pas moins pour nous, le temps de la lecture, la réalité d’une vie qui palpite en nous – et ne nous quittera plus.

Référence: Mes premiers honoraires, d'Isaac Babel (Folio/Gallimard)