ELOGE DE LA DESCRIPTION

12 mars 2009

La description a mauvaise réputation en littérature. Ma fille Hélène prétendait que la description de la pension Vauquer qui ouvre « le Père Goriot » relève de la cruauté mentale. L’on tremble à ce qu’elle dira face aux paysages et autres décors marins chez Proust. Que faire ?

Foin d’inutiles considérations sur les différences entre une époque « qui avait le temps » (alors) et une « qui n’a pas le temps » (maintenant). Avec la narration et le dialogue, la description est l’un des éléments constitutifs de la fiction et y renoncer (fût-ce sous une forme minimaliste), c’est renoncer à la couleur, à la matière – bref à tout ce qui relie la littérature à la peinture.

Pour aller plus loin et renvoyer ma fille à Balzac, j’appellerai à la rescousse un sage chinois, ce qui est toujours utile dans la conversation. Que répond le cuisinier Ting au prince Wen-houei qui l’admire en train de dépecer un bœuf ? « Quand j’ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le bœuf devant moi. Trois ans plus tard, je n’en voyais plus que les parties. Aujourd’hui, je le trouve par l’esprit sans plus le voir de mes yeux. Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agît comme il l’entend et suit de lui-même les linéaments du bœuf (…) Mon couteau à la main, je me redresse, je regarde autour de moi, amusé et satisfait, et après avoir nettoyé la lame, je le remets dans le fourreau. »Cette description de Tchouang-tseu touche à l’expérience humaine elle-même et conduit à penser que la littérature pourrait bien, au bout du compte, n’avoir d’autre but que de décrire avec justesse. Il est vrai que ma fille, raisonneuse, dirait encore que si l’objet décrit n’a aucun intérêt, nous sommes bien avancés.

Références: Le Père Goriot (Folio/Gallimard, le Livre de Poche, etc.), Leçons sur Tchouang-tseu et Etudes sur Tchouang-tseu, de Jean-François Billeter.