A L’ECOLE (1)

30 mars 2020

Mon jeune et merveilleux ami Mourad Benchellali me racontait  qu’assez tôt dans  sa détention à Guantanamo, il avait rêvé qu’il retournait à l’école – signe que dans cette épreuve qu’il n’avait pas choisie et qui s’annonçait longue et cruelle, il pressentait l’occasion d’un apprentissage. Pour un garçon intelligent mais turbulent, qui avait interrompu prématurément ses études, il bénéficiait d’un  programme complet de rattrapage.  Il en a profité pour apprendre l’anglais et l’arabe, étudier le Coran, lire Harry Potter  et cultiver une douceur et une tolérance naturelles qui font de   cet « ennemi combattant » qui n’a jamais porté les armes  un des êtres humains les  plus profondément pacifiques   et bienveillants que je connaisse.

Nos conditions de détention – si j’ose ainsi nommer le confinement qui nous est imposé par la situation sanitaire – ne sont en rien comparables à celles qu’a eu à subir Mourad; nous pouvons néanmoins, comme lui, en profiter pour retourner à l’école.

Ma vie m’a donné la chance de recevoir quelques cours que je peux partager avec les  avides lecteurs de ce blog.  En  voici la première partie.

Mon séjour dans les locaux des hôpitaux Lariboisière et Fernand Widal m’a donné l’occasion de fréquenter de près  un monde que je ne connaissais peu  et mal… …J’ai eu la chance de développer des relations de camaraderie, voire d’amitié, avec quelques-uns des soignants ou agents avec qui j’ai été le plus régulièrement en contact. J’ai donc  au cours des dernières années suivi en direct et en temps réel la lente dégradation des conditions de travail dans les hôpitaux français où l’on a voulu installer sans réflexion de fond  des objectifs de performance…Manque de moyens,  de lits , de personnel, de matériel, fatigue chronique de beaucoup de soignants : s’il y avait une leçon à retenir de la « crise », ce serait que les hommages vibrants aux soignants ne suffisent   pas : c’est bien sympathique de les applaudir aux fenêtres ou sur le « fenestron » (c’est ainsi que mon père, le regretté Yvan Audouard, appelait l’écran de télévision quand il tenait sa chronique du « Canard Enchaîné ») : il faut les équiper, les payer plus décemment – et leur assurer des conditions de travail correctes. Un peu à la manière des flics à qui on a demandé de faire du chiffre et qui passent parfois plus de temps à  surveiller les  horodateurs et mettre des prunes qu’à assurer la sécurité, on a demandé  aux directeurs d’hôpitaux de rentabiliser=  fermer des « lits » qui ne tournaient » pas assez vite, pas de remplacement des personnels manquants, recrutements  rendus difficiles à cause de salaires   « peu attractifs » (euphémisme pour dire « autour du SMIC » et horaires impossibles);  soignants sommés   de  cocher des cases sur  des fiches ou  des formulaires informatiques : autant de temps passé loin du patient qui en a besoin. Dans ces conditions le soin est peu à peu devenu comme le nettoyage des chiottes dans les trains : on  accomplit sa tache le plus vite possible,  on signe la feuille, (traçabilité oblige !)  et on passe à la suite (cadence oblige). Ça ne veut pas dire que le travail est mal fait : la température a été prise, le taux de sucre mesuré, la toilette effectuée, mais le supplément gratuit, le sourire, la conversation anodine, passent à l’as.

Certes il y a des priorités et à la veille du pic d’épidémie on ne va  pas demander aux soignants   déjà  exténués,   appelés en  panique  à droite et  à gauche, de  faire du « small talk » avec des patients en détresse respiratoire, sans compter que  sont vite atteintes les  limites  de la conversation entre un patient et un soignant masqués – encore faut-il qu’on leur en fournisse, des masques, d’ailleurs ! Il serait dommage d’oublier tout cela une fois le virus  maîtrisé (très bonne blague sur Internet : ne prenez pas le Covid 19, attendez la version updatée : le Covid 20). Le système de santé français a fait l’objet d’un consensus politique : si notre provisoire « union nationale »  de temps de guerre pouvait enfin déboucher sur des choix politiques et budgétaires permettant de le « refonder »  en temps de paix dans le long terme plutôt que dans les  bricolages de l’urgence en comptant sur le « dévouement » et « l’héroïsme », cela prouverait que collectivement nous avons été à l’école du virus.

PS. Quelqu’un peut-il enregistrer une nouvelle version de la délicieuse chanson « tout c’qui est dégueulasse porte un joli nom » en ajoutant le mot « coronavirus ?

https://www.youtube.com/results?search_query=+tout+c%27qui+est+%C3%A9gueulasses+porte+un+joli+nom

PPS : ceci rédigé il y a quelques jours – entre-temps témoignage d’une jeune infirmière  reçu par WhatsApp entre deux vidéos marrantes (il y en a d’excellentes) Elle a choisi le métier par vocation, et non par défaut : son stage  en chirurgie interrompu  la voici  reversée  dans un service de pneumologie débordé, sous-équipé et en manque de personnel. Payée une misère elle met sa vie en danger pour sauver la nôtre. Si elle traverse l’épreuve, comme son compagnon aide- soignant dans une équipe de nuit dédiée au Covid 19, lui dira-t-on seulement ? «  Merci beaucoup Alice, voici un euro de prime (l’augmentation par nuit de garde  obtenue  pendant son stage de  dernière année  d’études) : économise, joue au loto une fois tous les trois mois, si tu gagnes  tu auras tes chances de partir en vacances ! Peut pas se plaindre, la petite : au moins elle n’a pas (pas encore ?) trouvé sous sa porte un mot anonyme lui demandant de déménager parce qu’elle et son chéri représentent une menace sanitaire  pour les occupants de l’immeuble…