LES MONSTRES ET LES AUTRES (1)

2 mai 2022

Au milieu d’un film, d’ailleurs assez médiocre (sur la petite centaine de films dont il a été la vedette, il ne pouvait pas tourner que des chefs-d’oeuvre), l’attention de Gabin est attirée par un de ses acolytes, joué par Jean Lefebvre, sur un restaurateur passionné de courses de chevaux à qui il pourrait dispenser ses conseils avisés – et intéressés – de paris turfistes. Ce restaurateur animé par la passion hippique est interprété par un certain Louis de Funès qu’on voit en action à travers la vitre de son restaurant. On n’entend pas sa voix, mais on aperçoit ses mimiques et sa gestuelle. Immédiatement c’est de Funès et on oublie d’être déçu qu’il n’y ait pas, plus loin dans le film, une rencontre au sommet entre ces deux monstres. Plusieurs rôles secondaires du film sont tenus par ces comédiens qu’on aimait retrouver dans les films populaires des années 1960 – Lefebvre bien sûr, Paul Frankeur, Madeleine Robinson, que Jean Grémillon avait engagée pour un film faute de pouvoir avoir Michèle Morgan alors émigrée à Hollywood – charmante en ingénue vingt ans plus tôt, elle est non moins charmante en dame d’un certain âge – mais c’est pas pareil que la dame qu’avait d’beaux-yeux-tu-sais.

À propos de beaux yeux, au début du Train de Granier-Deferre, Jean-Louis Trintignant, mari attentionné, en pleine folie de l’exode de 1940, se retrouve séparé de sa femme enceinte ; tandis qu’elle est assise dans un compartiment à l’avant du train, il est relégué à l’arrière dans un des wagons à bestiaux où sont entassés des malheureux fuyant l’avancée allemande. Dès l’instant où dans cette troupe déguenillée, son regard croise celui de Romy Schneider, on comprend que sa vie de mari parfait est terminée : il est dans la merde.

En cultivant mon obsession du cinéma français des origines à nos jours, il me semble possible d’établir deux catégories principales parmi ses acteurs les plus notables : les monstres et les autres. Les monstres sont ceux qui occupent la totalité de l’écran quand ils apparaissent : dès qu’ils sont là, on ne voit qu’eux, alors que les autres, hommes ou femmes, savent s’effacer ; restent les « tronches », qui peuvent être des « voix », on ne connaît pas toujours leurs noms, mais on les reconnaît immédiatement. Je ne vois pas de hiérarchie dans cette grille, subjective et pensée pour mon amusement, car il est des comédiens exceptionnels chez les « autres », et de médiocres chez les monstres.

Pour prolonger l’amusement, on pourrait dupliquer le raisonnement et l’appliquer aux metteurs en scène.
Monstres Abel Gance, Renoir, Pagnol et Guitry, René Clair, Melville, Clouzot, Godard, Chabrol, Michel Audiard (surnommé « le petit cycliste » par Gabin) et Gérard Oury ; simples humains Jacques et Jean Becker, Grémillon, Jean Vigo, Marcel Carné (« le môme » toujours selon Gabin), les Ophüls, René Clément, Autant-Lara, Christian-Jaque, Malle, Truffaut, Granier-Deferre, Verneuil…

Mais je m’égare, j’étais parti des acteurs : les premiers monstres à ma connaissance sont ceux magnifiés par Abel Gance : Séverin Mars, protagoniste de J’accuse et héros de La Roue, et Albert Dieudonné, l’impossible et souverain héros de son Napoléon ; monstres du parlant d’avant-guerre : Harry Baur, puis Louis Jouvet, Gabin, Michel Simon, Jules Berry, Pierre Brasseur, Raimu, Fernandel. Je ne vois pas Pierre Fresnay comme un monstre, mais comme le premier des hommes, aux côtés des Dalio et Carette. La plupart des monstres d’avant-guerre survivront jusqu’aux années 1960, voire 1970, en subissant quelques transformations et réinventions. Ils seront rejoints par les Montand, les Delon, Belmondo, Bourvil, Ventura, Noiret – et Louis de Funès. Tout aussi importants et attachants sont leurs femmes et hommes de compagnie : Micheline Presle, Françoise Fabian, Mireille Darc, Jeanne Balibar, par exemple, pour les dames ; et chez les messieurs Serge Reggiani, Jean-Louis Trintignant, François Périer, Charles Vanel, Michel Piccoli et Michel Serrault, Jean Rochefort, incroyables comédiens tout terrain et dont certains sont des monstres un peu sous-exploités, ce que le grand Terry Gilliam avait bien compris en souhaitant faire de Rochefort son Don Quichotte. Mettons à part Trintignant, qui fut un peu notre Mastroianni, notre James Stewart, capable de tout jouer – de l’homme moyen, limite falote, au salaud.

Et les femmes, direz-vous ? Point de monstresses ? J’ai cité Romy, mais en remontant aux sources on découvre les premières grandes monstresses du muet français : avant Catherine Hessling, la première femme de Jean Renoir, il y avait eu Ivy Close (La Roue) ; Renoir vouera un culte cinématographique touchant à l’idolâtrie à Simone Simon, objet de la passion homicide de Lantier (Gabin) dans La Bête humaine et future star hollywoodienne ; bientôt arriveront Arletty, Viviane Romance, puis la jeune Simone Kaminker, dite Signoret, entamera sa trajectoire, de pretty blonde de passage à bombe humaine, de putain glamoureuse innocente (Dédée d’Anvers) ou un peu salope (Manèges, Casque d’or) à résistante sacrifiée (L’Armée des ombres)ou criminelle piégée (Les Diaboliques),avant sa lignedroite finaleenvieille encore bandante (La Veuve Couderc)ou délicieusement atroce (Le Chat). Je n’aurai garde d’oublier nos monstresses un peu « intellos », Delphine Seyrig et surtout Jeanne Moreau, ni nos deux plus célèbres monstresses internationales, Brigitte Bardot et Catherine Deneuve, cette dernière encore en activité et qui prouve que l’on peut perdre sa jeunesse et sa beauté et rester le centre de l’attention. Sophie Marceau, jeune monstresse de La Boum, continue à éclairer les écrans dans les différents genres où elle apparaît, mais on voit moins la belle monstresse de ma jeunesse, l’étonnante et secrète Isabelle Adjani.

J’ai cité de Funès, mais je viens de revoir le très jeune Gérard Depardieu qui dans un de ses premiers films (Deux hommes dans la ville)avait une scène pour tenir tête à Delon, ce qui n’est pas rien – près d’un demi-siècle plus tard, Lino et Belmondo morts, Delon en retraite, il est notre dernier monstre – et un sacré comédien aussi, ce qu’il démontre dans les quelques scènes de l’excellent Illusions perdues où il est très convaincant en éditeur qui ne sait pas lire.

Ce texte s’annonce comme un monstre indigeste, donc je vais le découper en feuilleton (à suivre donc).