LES MONSTRES (3)

3 mai 2022

Michel Bouquet

Michel Bouquet est de ces monstres comédiens ayant marqué le théâtre comme le cinéma et qui sont tout aussi mémorables dans leurs rôles secondaires que dans leurs rôles principaux. Il semble avoir une prédilection pour les rôles qui le rendent antipathique – et maîtrise à merveille l’art d’humaniser des personnages qu’on adorerait détester dans la vraie vie : on ne peut guère avoir de tendresse pour lui que dans Pattes blanches, son deuxième film, où Jean Grémillon l’avait engagé sur recommandation de Jean Anouilh dont il jouait une pièce : fils bâtard d’une domestique un peu sorcière engrossée par un nobliau de province, il tombait amoureux d’une fille (Suzy Delair) trop belle pour lui. Le rôle était émouvant et trouble et peu d’acteurs d’une vingtaine d’années auraient été capables d’incarner avec justesse cet anti jeune premier poétique, dévoré de complexes et travaillé par le désir de vengeance.

Pour le reste, qu’il soit roi (chez Abel Gance), assassin crétin (chez Truffaut) bourgeois antipathique (chez Chabrol), flic obsessionnel (Deux hommes dans la ville de José Giovanni)qui veut la peau d’un Delon que le vieux Gabin veut sauver, mari trompé ou milliardaire, qu’il joue dans des comédies ou des drames, il a cette présence, il est là.

Au cours de sa longue carrière théâtrale, j’ai eu l’occasion de le voir à deux reprises : la première fois, dans les années 1980, il était Macbeth dans une mise en scène moderniste (ah ! cette époque où la scène était coupée en deux par une espèce de serpillière !) et maladroite qui avait provoqué les sifflets de la salle. Il s’était interrompu au milieu d’une scène pour admonester les siffleurs : « Si vous ne vous arrêtez pas tout de suite, je quitte la scène et je ne reviens pas. » Menace efficace, car on avait assisté au reste de la pièce dans un silence de mort, même lorsqu’une forêt semblant échappée de chez Castorama avait entamé sa marche fatale en direction du seigneur maudit.

La deuxième fois, près de quarante plus tard, il était Orgon dans Tartuffe. Point de sifflets, des acclamations qui n’en finissaient pas – un nonagénaire qui semblait décidé à ne jamais quitter la scène. Mon plus jeune fils, arrivé au théâtre en traînant des pieds, était ébloui de la jeunesse bondissante du vieil homme. À la manière de ceux qu’on a vus depuis toujours, j’avais une naïve tendance à le croire éternel : sur ce point il m’a déçu, car il vient de mourir. Vieux cabot, vieille canaille, je vous comprends ! Pas besoin de s’emmerder à faire l’effort de se traîner jusqu’à cent ans quand on a décroché l’éternité.

La reine Jeanne et l’irrésistible Brigitte

Transition sans effort : c’est bien Jeanne Moreau qui tue Michel Bouquet dans La mariée était en noir, quelques années après Jules et Jim, où elle était charmante mais furieuse. Elle incarne à merveille l’obsession meurtrière vengeresse d’une jeune veuve. Que dire d’une carrière de plus d’un demi-siècle au fil de laquelle elle a tourné avec les plus grands noms (Truffaut, Malle, Antonioni, Losey, Welles, entre autres) mais aussi d’honnêtes artisans de moindre réputation (Gilles Grangier, Jacques Deray, John Frankenheimer étant les plus notables), jouant avec un égal bonheur la reine, la prostituée et la servante ? Et ses mollets, que l’on admire dans deux films aussi différents que La Notte ou Ascenseur pour l’échafaud, ne sont-ils pas admirables d’élan, de décision, d’intelligence pure ?

Au théâtre, n’étant pas né, je n’ai pas eu la chance de la voir en partenaire de Gérard Philipe pour Le Cid de Jean Vilar à Avignon (1952) ; pas vue non plus en 1973, l’année de mon bac et (surtout) de mon premier grand amour, dans La chevauchée sur le lac de Constance de Peter Handke – mais j’ai encore les larmes aux yeux d’une soirée aux Bouffes du Nord (1986) où elle tenait presque seule la scène pour Le Récit de la servante Zerline tiré du roman de Herman Broch, mis en scène par Klaus Michael Grüber.

À ma connaissance, Jeanne la brune et Brigitte la blonde n’ont joué qu’une fois ensemble dans une délirante comédie aventureuse signée Louis Malle : l’absurde et délicieux Viva Maria ! (1965). Jeanne avait déjà déroulé quelque câble et Brigitte prolongeait l’incomparable éclat de sa première beauté. Non seulement elles sont irrésistibles de charme et d’espièglerie, mais elles ont l’air de s’amuser follement ensemble à jouer la comédie : lorsque pour les besoins du film elles montent sur scène pour chanter et danser la chanson écrite pour elles par Louis Malle et Jean-Claude Carrière, on voudrait avoir été garçon de courses ou assistant accessoiriste sur ce tournage pour avoir eu l’honneur de leur tendre un bas blanc de rechange ou réparer le talon endommagé d’une bottine. Deux voix, deux sourires, deux paires de mollets furent-elles mieux assorties que dans ce duo d’improbables révolutionnaires ?

De Mlle Bardot, n’ayant pas vu une bonne partie de ses films et attristé par les signes de sa décrépitude physique et morale, je préfère m’en tenir à ses trois plus beaux rôles, La Vérité, En cas de malheur et Le Mépris. La beauté, la voix, la vérité menteuse, le mensonge vrai : la présence… L’évoquant trente ans après leur liaison cinématographique et amoureuse, le metteur en scène Roger Vadim avait encore des étoiles dans les yeux. Il ne prononçait pas le prénom « Brigitte » de la même façon que ceux des autres très belles femmes qu’il avait aimées et avec qui il avait tourné : Annette (Stroyberg), Catherine (Deneuve), Jane (Fonda), c’étaient des belles et, la deuxième exceptée pour des raisons sur lesquelles il restait discret, il leur conservait affection et admiration, mais Brigitte, c’était autre chose… Comme on les comprend, ceux qui l’ont aimée, à l’écran et en vrai !

Pause monstre. Je reviendrai bientôt sur quelques cas : Gabin, Lino, Fernandel et Bourvil, Romy, Delon et Bébel, Vanel, la Deneuve peut-être.