LA VOIX DU POÈTE

25 octobre 2019

<p>&nbsp;Au pays du business roi, les po&egrave;tes sont souvent respect&eacute;s, admir&eacute;s, r&eacute;v&eacute;r&eacute;s, aim&eacute;s.&nbsp; Ainsi ne suis-je pas surpris de voir pleine la grande salle du 92nd Sreet Y pour un hommage au po&egrave;te r&eacute;cemment disparu WS Merwin.</p> <p>N&eacute; &agrave; New York, ayant grandi dans le New Jersey et en Pennsylvanie, ce fils de pasteur presbyt&eacute;rien qui, &agrave; cinq ans, composait des hymnes, avait obtenu une bourse d&rsquo;&eacute;tudes &agrave; Princeton. Il avait v&eacute;cu dans le Greenwich Village quand c&rsquo;&eacute;tait encre le phare et le havre des po&egrave;tes et musiciens d&eacute;sargent&eacute;s. Puis l&rsquo;appel de la for&ecirc;t avait commenc&eacute; &agrave; sonner en lui et il s&rsquo;&eacute;tait transport&eacute; dans le Lot, avant de trouver un sanctuaire sur une &icirc;le de Hawa&iuml;.</p> <p>Mon merveilleux ami l&rsquo;&eacute;crivain John Burnham Schwartz ouvre la s&eacute;ance. C&rsquo;est chez John que nous avons rencontr&eacute; William, compagnon de vie de sa m&egrave;re Paula. Comme beaucoup des &laquo;&nbsp;grands&nbsp;&raquo; que j&lsquo;ai crois&eacute;s dans ma vie, j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute; par sa simplicit&eacute;, la chaleur humaine spontan&eacute;e qui &eacute;manait de lui, son absence totale de pose &ndash; aussi l&rsquo;attention mutuelle constante que Paula et lui se portait avait quelque chose de rare et de bouleversant.</p> <p>Plus tard, toujours gr&acirc;ce &agrave; John, nous avons assist&eacute; &agrave; une lecture de William dans le cadre de la &laquo;&nbsp;Writers conference&nbsp;&raquo; de Sun Valley (Idaho), dont John est le directeur litt&eacute;raire. L&rsquo;homme &eacute;tait fr&ecirc;le, les mots clairs et myst&eacute;rieux, la pr&eacute;sence discr&egrave;te et formidable.</p> <p>Nous ne l&rsquo;avons revu qu&rsquo;une fois &agrave; Brooklyn &ndash; avec Paula ils passaient l&rsquo;essentiel de leur temps &agrave; Hawa&iuml;, r&eacute;pugnant &agrave; revenir vers une civilisation qu&rsquo;il voyait destructrice de tout ce qui selon lui donnait du prix &agrave; la vie. Sur son &icirc;le de Maui, il &eacute;crivait ses po&egrave;mes (il avait appris le hawa&iuml;en pour recueillir des l&eacute;gendes locales et composer une &eacute;tonnante &eacute;pop&eacute;e de l&rsquo;&icirc;le, (<em>The Folding Cliffs</em>&nbsp;), et plantait une petite for&ecirc;t de palmiers avec Paula. John, qui leur rendait visite le plus souvent qu&rsquo;il le pouvait &ndash; William devenait aveugle et Paula &eacute;tait malade &ndash; les voyait allong&eacute;s ou assis l&rsquo;un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l&rsquo;autre, silencieux, se tenant la main. Quand il eut presque compl&egrave;tement perdu la vue, il y avait encore de la po&eacute;sie en lui&nbsp;: son dernier volume fut dict&eacute;. Ensuite il se tut.</p> <p>John parle de lui. Je sens qu&rsquo;il contient toute l&rsquo;&eacute;motion en lui &ndash; et plusieurs fois je vois les larmes qui lui montent aux yeux, sa voix pourtant habitu&eacute;e &agrave; parler en public qui tremble l&eacute;g&egrave;rement, son corps qui se crispe. Pour finir, il lit deux po&egrave;mes, le second consacr&eacute; &agrave; Paula.</p> <p>Toute la soir&eacute;e nous avons entendu des t&eacute;moignages&nbsp;: &eacute;diteurs, po&egrave;tes, amis, qui s&rsquo;achevaient par la lecture d&rsquo;un ou deux po&egrave;mes. C&rsquo;&eacute;tait &eacute;mouvant, dr&ocirc;le parfois &ndash; Paula &eacute;tait presque toujours pr&eacute;sente. Et puis apr&egrave;s le dernier t&eacute;moin, une voix a retenti&nbsp;: c&rsquo;&eacute;tait celle de William, enregistr&eacute; il y a une quinzaine d&rsquo;ann&eacute;es. Il a lu trois po&egrave;mes. Ci-dessous le deuxi&egrave;me&nbsp;:</p> <p><em>&nbsp;</em></p> <p><em>Yesterday</em></p> <p>Mon ami dit</p> <p>Je n&rsquo;&eacute;tais pas un bon fils, tu comprends</p> <p>Et je dis Oui, je comprends</p> <p>Il dit, je n&rsquo;allais pas voir mes parents tr&egrave;s souvent, tu sais</p> <p>Et je dis Oui, je sais</p> <p>M&ecirc;me quand nous habitions la m&ecirc;me ville</p> <p>J&rsquo;y allais peut-&ecirc;tre une fois par mois</p> <p>Peut-&ecirc;tre encore moins</p> <p>Je dis Oh oui…</p> <p>Il dit&nbsp;: la derni&egrave;re que j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; voir mon p&egrave;re</p> <p>Je dis, la derni&egrave;re fois que j&rsquo;ai vu mon p&egrave;re</p> <p>Il dit, la derni&egrave;re fois que j&rsquo;ai vu mon p&egrave;re,</p> <p>Il me posait des questions sur ma vie,</p> <p>Comment je me d&eacute;brouillais,</p> <p>Et puis il est pass&eacute; dans la pi&egrave;ce &agrave; c&ocirc;t&eacute;</p> <p>Pour chercher quelque chose qu&rsquo;il voulait me donner</p> <p>Oh, dis-je,</p> <p>Sentant &agrave; nouveau le froid de la main de mon p&egrave;re</p> <p>La derni&egrave;re fois</p> <p>Il dit, Et mon p&egrave;re s&rsquo;est retourn&eacute; dans l&rsquo;embrasure de la porte,</p> <p>M&rsquo;a vu regarder ma montre</p> <p>Et il a dit</p> <p>Tu sais je voudrais que tu restes</p> <p>Pour parler avec moi</p> <p>Oh oui, je dis</p> <p>Mais si tu es occup&eacute;, il a dit,</p> <p>Je ne veux que tu te sentes oblig&eacute;</p> <p>Juste parce que je suis l&agrave;</p> <p>Je ne dis rien</p> <p>Il dit&nbsp;: Mon p&egrave;re a dit</p> <p>Peut-&ecirc;tre que tu as un travail important &agrave; faire</p> <p>Ou bien quelqu&rsquo;un &agrave; voir</p> <p>Et je ne veux pas te retenir</p> <p>Je regarde par&nbsp; la fen&ecirc;tre</p> <p>Mon ami est plus &acirc;g&eacute; que moi</p> <p>Il dit&nbsp;: Et j&rsquo;ai dit&nbsp; &agrave; mon p&egrave;re que oui, c&rsquo;&eacute;tait bien &ccedil;a,</p> <p>Je me suis lev&eacute; et je suis parti,</p> <p>Tu sais,</p> <p>Alors que je n&rsquo;avais nulle part o&ugrave; aller</p> <p>Et rien &agrave; faire.</p> <p>&nbsp;</p> <p>Ensuite la voix de William a dit &laquo;&nbsp;Good night&nbsp;&raquo; et beaucoup ont cru &nbsp;qu&rsquo;il nous disait aurevoir &ndash; mais c&rsquo;&eacute;tait encore un po&egrave;me &ndash; et encore, toujours, pour Paula.</p> <p>&nbsp;</p> <p><em>Good Night</em></p> <p>Dors doucement, mon vieil amour,</p> <p>Ma beaut&eacute; dans l&rsquo;obscurit&eacute;</p> <p>La nuit est un r&ecirc;ve que nous faisons,</p> <p>Tu le sais, tu le sais,</p> <p>La nuit est un r&ecirc;ve, tu le sais,</p> <p>Un vieil amour dans l&rsquo;obscurit&eacute;</p> <p>Qui sans fin t&rsquo;enveloppe quand tu vas,</p> <p>Tu le sais</p> <p>Dans la nuit o&ugrave; tu vas</p> <p>Dors doucement</p> <p>Sans fin dans l&rsquo;obscurit&eacute;</p> <p>Dans l&rsquo;amour que tu sais.</p> <p>&nbsp;</p> <p>Et puis la voix du po&egrave;te s&rsquo;est tue sans s&rsquo;&eacute;teindre. Elle r&eacute;sonnera encore longuement dans les c&oelig;urs, r&eacute;veillant leurs amours vieux ou jeunes et les accompagnant sans fin dans les nuits obscures.</p> <p>&nbsp;</p> <p>PS. Les deux traductions ci-dessus sont personnelles. Le traducteur fran&ccedil;ais attitr&eacute; de WS Merwin est Luc de Goustine.</p> <p>&nbsp;</p>