TRUFFAUT, L’HOMME QUI AIMAIT (10)

2 juin 2021

Le Truffaut et ses doubles

Dédoublements, redoublements et réincarnations sont courants chez Truffaut, de film en film et parfois dans le même film. Marie-France Pisier, Colette dans Antoine et Colette, réapparaît sans être nommée dans Baisers volés, puis à nouveau, une dernière fois, dans L’Amour en fuite. La jeune fille allumeuse et désinvolte s’est transformée sans changer : sa réussite professionnelle d’avocate est évidente, mais elle n’est toujours pas posée, quoique plus cohérente qu’Antoine ; sa relative duplicité ne va pas trop loin : amoureuse d’un autre, elle est charmée par Antoine, amusée par la coïncidence de leurs retrouvailles, flattée de lui avoir inspiré un roman ; elle en sait assez sur lui et sur elle-même pour être consciente que l’homme de sa vie, ce n’est pas lui.

Tout voir en double

Toujours — ou presque — la caméra de Truffaut voit double, à moins que tout ne se dédouble sous son oeil.

Un exemple qu’on peut juger anecdotique pour ouvrir un thème lourd car marqué par des Dostoïevski, Edgar Allan Poe et autres Joseph Conrad.

Dans Baisers volés, un plan montre deux enfants sortants du magasin de chaussures Tabard où Antoine mène l’enquête pour savoir, à sa propre demande, pourquoi le patron est impopulaire : les gosses passent si vite qu’on a à peine le temps de remarquer que l’un porte un masque de Laurel et l’autre de Hardy.

Bien des années sur tard, dans Fahrenheit 451, Montag ignore les injonctions normatives de sa femme, jouée par Julie Christie, pour suivre une jeune activiste « antisystème », également jouée par Julie Christie. Vers la fin du film, qui est loin d’être une comédie, ayant rejoint les rebelles de la forêt des hommes-livres, Montag se trouve face à deux gros hommes. « Orgueil » se présente l’un, et l’autre : « Préjugés ». À eux deux ils incarnent le chef-d’oeuvre de Jane Austen, qu’ils ont appris par coeur. Un personnage (Montag ou son accompagnateur ?) précise même que deux hommes sont nécessaires : un pour chaque tome du livre dont chacun sait — et Truffaut le premier, grand amateur de littérature anglaise — qu’il est en un seul volume.

La quête amoureuse d’Antoine Doinel est à la fois celle de l’autre (la femme mûre contre la jeune fille en fleur, la femme sage contre la délurée, la « régulière » contre la « professionnelle », la Japonaise après la Française) et de la même : ainsi Christine (Claude Jade) est délaissée par Antoine dans L’Amour en fuite, non sans avoirété préalablement« clonée » sous la forme de la jeune Sabine (Dorothée). Ce balancier du coeur et du corps n’est pas l’apanage de l’homme : le coeur de Catherine (Jeanne Moreau) balance entre Jules et Jim ; celui de Claude (Jean-Pierre Léaud) hésite entre les soeurs Brown, Ann (Kika Markham) et Muriel (Stacey Tendeter). Le paradoxe est ici à son comble, car l’autre est aussi la même, et la même, l’autre. Presque. Jean-Pierre Léaud évolue (plus ou moins) vers l’âge adulte en restant Antoine ; père d’Alphonse dans Domicile conjugal, il devient Alphonse dans La Nuit américaine. C’est dire assez qu’il est l’enfant de toujours, l’enfant blessé que les films d’enfants de Truffaut n’ont pas guéri — ce qu’Alphonse illustre bien dans le scénario de La Nuit par son comportement de gamin amoureux.

Les dédoublements de l’amour

Doubles sont les soeurs Dorléac, Françoise et Catherine.
Françoise vint en premier : Truffaut confie le visage et le corps de son amoureuse d’alors à son double Lachenay dans La Peau douce. Pourquoi en voudra-t-il à Jean Desailly, qui ne lui ressemble en rien, et qui incarne pourtant avec une sombre justesse le rôle typiquement truffaldien d’un homme intelligent et lâche qui hésite, voudrait, ne voudrait pas, sait, ne sait pas ?

Puis Françoise meurt dans un accident de voiture et vient Catherine, pseudonyme Deneuve, dont le jeune metteur en scène tombe amoureux et dont il fait sa vedette pour un de ses films chers — et un de ses pires échecs. J’avais un souvenir assez précis et intense de La Sirène du Mississippi, que j’avais vu, adolescent, à la télévision, et dont le romantisme incandescent m’avait secoué de part en part, mais j’avais oublié (enfoui) combien Deneuve y est belle, belle à se damner — ce que ne manque pas de faire Louis Mahé, le personnage de Belmondo. Truffaut retrouvera son ex-amoureuse une dernière fois dans Le Dernier Métro, où elle est magnifique (femme et actrice). Une des scènes finales du film reprend d’ailleurs mot pour mot une des plus belles scènes de La Sirène. Entre-temps le jeune faux dur (Belmondo dans La Sirène) s’est réincarné en Depardieu, qu’on retrouvera dans La Femme d’à côté, avec Fanny Ardant, dernière compagne du cinéaste, maman de sa troisième fille et lumineuse actrice principale de son dernier film, l’excellent Vivement dimanche,où Truffaut retrouve et réinvente la manière de ses premiers vrais-faux films policiers de jeunesse. Le film est en noir et blanc, pour raisons stylistiques, parce que s’agissant d’un film du genre noir, il ne peut être qu’en noir et blanc, mais il est plein de fantaisie et d’amour de la vie. C’est le film d’un homme heureux qui montre un double heureux : le personnage de Jean-Louis Trintignant est un homme déjà âgé qui tombe amoureux d’une jeune femme (Fanny Ardant) ; pour une fois chez Truffaut, l’histoire d’amour n’est pas une passion destructrice où les amants s’engloutissent. Il faut imaginer Truffaut heureux, le temps de découvrir que la maladie va tout lui retirer d’un coup, quelques mois plus tard. Les Guitry, les Renoir, les Bresson, les John Huston, les Gance ont réalisé jusque dans leur vieil âge, un bonheur qui n’a pas été donné à Truffaut — et qui nous a privés de quelques bonheurs cinéma de plus. (À suivre.)